Frédéric Perman

Ma dernière chance de finir
ma saison des longues distances
sur une bonne note

par Frédéric Perman

Dates : 22 au 25 août 2013
Départ d’Oshawa en Ontario
14 étapes dont les deux premières autour de 150 km
10 900 mètres de dénivelé et des pourcentages de pente parfois très élevés, au delà des 20%
3 sites pour passer la nuit :
- à Midland, après 400 km
- à Brancroft, après 700 km
- à Napanee, après 1000 km
Total : 1223 km

Objectif : après avoir dû renoncer à mon objectif annuel (Londres Édimbourg Londres) en raison d'un guidon et d'une pédale brisés, le Granite Anvil devenait mon objectif annuel et j’ai mis la pression là-dessus.

Mon premier objectif, compte tenu des circonstances, était de le finir. En effet, mon moral avait pris un coup suite à ma désillusion de Londres. Mon but était alors de rebondir et de me reconstruire efficacement mentalement. Je considérais que c’était ma dernière chance de finir ma saison des longues distances sur une bonne note et ainsi effacer LEL.

Mon deuxième objectif était de battre mon record sur 1200km détenu depuis 2012 sur les Rooky Mountain (65 heures et 50 minutes).

Préparation
Octobre à novembre 2012 : travail sur la force dans les côtes : utilisation du grand plateau, pédalage assis, mettre du braquet
Décembre 2012 à mars 2013: travail à l’intérieur sur home trainer 4 à 7 fois semaine
Travail sur la résistance (maintenir longtemps une vitesse donnée), sur l’augmentation de mon seuil anaérobie, de ma vitesse de cadence. Avec le home trainer Elite, il est possible de personnaliser son programme, En faisant un test, le système me donnait un programme sur 4 semaines totalement personnalisé et je n’avais qu’à suivre le programme.
Fin mars-avril : travail sur les intensités et les changements de rythme ainsi que sur le volume foncier.

Mai : début des brevets. Travail sur la distance
Juin-juillet: distance associé à vitesse
Avant le Granite Anvil : 4500 km à l’intérieur et 8400 km à l’extérieur.

Poids et rythme cardiaque : un suivi hebdomadaire de mon poids ainsi que de mon rythme cardiaque par le test de Ruffier m’ont permis de comprendre comment mon corps pouvait s’ajuster aux charges de travail. Il est arrivé plusieurs fois que le test de Ruffier m’informait que mon corps avait besoin de récupérer ou qu’une infection était en cours.

Le test de Ruffier consiste à prendre sa pulsation cardiaque au repos (pc1), au réveil allongé, puis de faire 30 flexions complètes en 45 secondes (pc2), de prendre à la fin des ses 45 secondes la pulsation, puis de la reprendre une minute après (pc3). Par la suite, le calcul du ratio s’opère de la façon suivante : (PC1+PC2+PC3) – 200/10. Si le ratio est en dessous de 3 cela est parfait.

Pour gérer mon poids, j’ai fait assez souvent du home trainer tôt le matin avant de prendre mon déjeuner. Je faisais attention à réduire mes portions le midi durant la semaine et à avoir un souper léger à base uniquement de légumes et de fruits. Durant les fins de semaine, je me laissais aller. De ce fait, j’ai débuté la saison fin mars plus léger qu’en octobre et mon poids avec les longues distances a continué à baisser un peu. J’ai aussi continué mon alimentation type durant la saison et je suis arrivé à un poids de 72.2 kg le jour de mon départ pour Londres alors que mon poids était de 74.8 kg un an plus tôt avant d’aborder les Rocky Mountain 1200km.

Résultats avant le Granite Anvil et ma chute
La saison a super bien débuté, le travail à l’intérieur a répondu de suite aux attentes. En mai je sentais que je n’avais jamais été aussi bien sur un vélo. Mais le 24 mai je faisais une mauvaise chute dans des escaliers où je perdais près d’un litre de sang. Séjour à l’hôpital puis une semaine plus tard une infection est venu compliquer mon rétablissement. Tout un ralentissement dû à une anémie et une infection.

Je revenais de l’entraînement fin mai-début juin totalement à plat, victime de mon anémie principalement. Les prises de sang donnaient une teneur en hémoglobine et en globules rouges largement inférieure aux critères minimaux. Plus que me ralentir, cette chute m’a fait douter de moi-même à un moment où les distances montaient au delà de 300 km. J’ai commencé à faire des crises d’anxiété qui m’empêchaient de dormir, souvent la veille d’un brevet. Par contre, lorsque le sommeil était au rendez-vous, les performances étaient bien là, signe que la forme physique demeurait super bonne. J’ai battu le record du club en juin pour le 300 et le 400 km (deuxième partie de juin).

Je n’ai pas terminé le brevet de 600 km du 6 juillet signe qu’il y avait des failles dans ma condition. La veille du 6 juillet, je n’ai pu trouver le sommeil. Je suis parti avec deux autres coureurs assez vite, pensant que tout allait bien. Après 80 km, plus d’énergie, vidé, comme quoi, j’avais besoin de sommeil réparateur, sans aucun doute. Surtout aussi que je n’avais pas pris soin de récupérer correctement après le 400 km de la semaine d’avant. J’avais passé la semaine à faire des intensités qui sont demandantes d’énergie ainsi que réduire mon alimentation. Mon poids toujours mon poids…

Pas du tout le type de préparation idéal pour un 600 km. Le manque de sommeil a sonné mon glas. Par la suite, j’ai pu récupérer et travailler sur deux belles semaines d’affûtage (on réduit le volume en km sans réduire l’intensité) avant de partir pour Londres le 24 juillet.

Fin juillet pour le Londres Édimbourg Londres, j’étais dans le coup, dommage que la brisure de mon guidon et de ma pédale m’ont empêché de concrétiser cette belle sensation.

Par la suite, en août, je me suis bien entraîné en France, variant les sorties. En entrant à Montréal le 13 août il ne restait qu’à me reposer et ralentir considérablement l’activité physique, ce qui fût fait. Concernant le repos, cela a été plus perturbé de nouveau par des insomnies quotidiennes. J’ai pu dormir normalement seulement 2 nuits avant le départ du Granit Anvil. J’ai perdu pas mal d’énergie et de fraîcheur là-dedans. Mon cœur au repos battait à 50-55 alors que normalement il bat entre 42 et 44 toute l’année. Mon test de Ruffier n’avait jamais été aussi haut dans l’année. Mes deux dernières nuits, aidées par un somnifère, m’ont permis de débuter avec une confiance raisonnable le Granit Anvil.

Déroulement du Granite Anvil
46 partants, le niveau a l’air pas mal élevé. On sent l’expérience parmi les participants.

Jeudi 22 aout : départ d’Oshawa, Ontario : 4h00 am
Oshawa-Midland : 399 kms, 2574 m de dénivelé, 28.3km/h

La température est idéale, peu de vent en cette fin de nuit. Rapidement, un groupe se forme. Nous sommes environ 12. Marcel Marion, du club des Randonneurs de Montréal, est avec moi. La première étape est quand même assez escarpée avec 1194 m. Tout va bien, j’arrive au premier contrôle après 150 km dans de bonnes conditions. La deuxième étape, près de 150 km aussi, l’une des plus basses en relief (564 m) nous emmène vers le nord. Un invité surprise s’insère dans notre groupe de tête de 4 : le vent. Parfois, notre vitesse ne pouvait dépasser 23km/h. Le vent a été la clé de cette première journée. Usante.

Apparaît à cette étape une douleur au périnée. Je sens une inflammation, la douleur est supportable, je me mets de la crème pour me soulager. J’espère que cela passera.

La dernière portion nous emmène à Midland, sur les bords de la baie Géorgienne (816 m pour 104 km), superbe paysage. Les premières côtes sérieuses se mettent en place, le vent se fait moins sentir en longeant la baie. Nous arrivons à Midland à 20h00 avec une moyenne de 28.3. Le vent nous a empêché de faire une moyenne de 30km/h, voir plus haut, et nous en avions les moyens. Marcel, moi-même et un autre coureur (de l’Alberta, natif de Pierrefonds au Québec), Stephen Kenny , avons donné de nous-même pour finir le plus vite possible cette journée. Initialement, j’avais prévu de continuer au moins 50 kms et dormir dans l’auto de Catherine qui me suivait. J’ai décidé qu’il serait préférable de profiter de l’hôtel Confort Inn quelques heures et repartir très tôt le matin. C’est ce que nous avons fait avec Marcel en partant avant 2h00 am, le vendredi 23 août.


À mi-journée entre Belfountain et Eugenia le 22 août

Vendredi 23 août Midland-Bancroft : 311 km , 3079 m 25.8km/h
Départ à 2h00 am. La réceptionniste nous annonce 16 degrès alors Marcel et moi on s’habille en conséquence, tenue estivale avec manchettes. La nuit a été très courte, Marcel et moi n’avons pas eu le sentiment d’avoir dormi une minute, l’adrénaline.

Tout va bien, mes jambes répondent parfaitement, la route nous emmène à travers des lacs. La lune est pleine et on suppose un paysage merveilleux à travers les brumes qui envahissent les vallées. La température, par contre descend jusqu’à 7 degrés, pas chaud, même trop froid avec les vêtements que nous portons. Au premier contrôle vers 4h00 tout va bien, la condition est super bonne, je mouline bien, je n’ai même pas l’impression de faire un effort, je ressens le manque de sommeil par des somnolences qui me font faire très attention, spécifiquement lorsque je suis dans la roue de mon partenaire.

À l’arrêt je commence à claquer des dents, après le départ pour le deuxième contrôle, je tremble sur le vélo, cela prend du temps avant de pouvoir me réchauffer. Mais je continue, la condition physique est bonne et nous arrivons tous les deux au deuxième contrôle de la journée. Il fait jour, la température est sous les 10 degrés. Je mange une soupe, c’est tout et on repart pour une autre étape qui nous emmènera à Fort Irvin, à mi parcours de ce 1200kms.

1044m d’ascension nous attendent pour cette étape. Rapidement, je sens que mes forces sont en train de me lâcher. J’ai de plus en plus de mal à prendre des relais et à suivre Marcel. Un gros moment de lassitude et je dois passer ce mauvais moment. A la fin de l’étape, je laisse partir Marcel.

Il est midi, il fait chaud, mais j’ai encore froid. Au contrôle, je demande à Marcel de ne pas m’attendre. Je vais me reposer, me réchauffer et prendre le temps de bien m’alimenter. Je crois que le froid, une alimentation trop faible et des nuits sans sommeil précédant l’événement ont raison de ma détermination. Je dois faire face à ce dilemme qui est que le cœur veut continuer à se battre et la raison exige de temporiser afin de réguler les forces qui restent pour la balance de ce 1200 km.

Heureusement la raison l’emporte sur le cœur. Je me repose 45 minutes et repars seul. J’ai chaud, mais les dégâts sont faits. J’ai touché à mes réserves. La dernière étape nous menant à Brancroft est longue de 88kms, mais avec 1088m d’ascension, pas facile du tout.

Pour épicer le tout, mon inflammation au périnée devient très douloureuse, je change ma position sur le vélo et rapidement une douleur au genou se fait sentir m’empêchant d’aller en danseuse. Difficile pour monter les côtes ainsi assis sur la selle à supporter la douleur.

À un moment donné, sur une côte très abrupte, je pose même pied à terre et la monte à côté de mon vélo. Ce n’est pas trop mon habitude, mais là je suis vraiment vidé. J’arrive à Brancroft assez tôt en soirée, en quatrième position. Je croise Marcel qui continue son chemin, vraiment bien en tête. Je me couche tôt et m’endort comme un bébé à 18h30. Réveil à 3h00.

Samedi 24 août : Brancroft-Napanee : 300 km, 3796 m, 25.55km/h
De façon surprenante, je me sens bien, j’ai le sentiment d’avoir bien récupéré. Je m'habille correctement cette fois-ci et part autour des 3h45. La première étape de cette journée fait 73.2 km avec 1089m d’ascension. Je vais la passer vraiment bien. J’arrive à Barry Bay, dans de superbes conditions. J’ai doublé pas mal de monde, vu des coureurs mettre pied à terre et moi passé normalement avec pratiquement aucune douleur. Il fait froid (3 degrés) mais je suis parfaitement équipé cette fois-ci. Le paysage est magnifique avec ce levé de soleil dans la brume. Le soleil nous annonce une journée encore chaude avec peu de vent et beaucoup d’humidité. Les étapes se suivent et, curieusement, je passe tout parfaitement jusqu’à la fin de la troisième section (174 kms de fait). Mon inflammation me fait souffrir, maintenant ce sont les deux genoux qui sont mal en point. À Plevna, au troisième contrôle de la journée, je me masse les genoux avec une crème anti-inflammatoire, je me restaure, mais je sens que la situation de la veille est en train de revenir.

Par la suite, je remarque que j’ai souvent envie d’uriner alors que la chaleur aurait dû me faire transpirer. En fait, la fatigue dérègle pas mal de fonctions de mon corps. Mes réserves largement entamées la journée précédente m’empêchent d’avoir un effort constant. J’arrive à Napanee dans un état d’épuisement avancé. Je mange et je vais me coucher après un bon bain, totalement vidé.


Épuisé à Napanee, plus de 1000km de fait.

Dimanche 25 août, Napanee-Oshawa, 213km, 1451 m, 26.2km/h
Je pars à 5h00, avec Stephen, mon partenaire de la première journée, avec Peter qui a fait en un mois Londres-Édimbourg-Londres (1400km) Endless Pennsylvanie (1200) et là le Granite Anvil. Tout va bien. À Colborne, après 101 km, je me change pour des vêtements plus appropriés à la chaleur et c'est parti pour la dernière étape.

Rapidement, seul Stephen, poursuit la route avec moi. Après 25 km environ, nous commençons les premières montées qui s’arrêteront que 20 kms avant l’arrivée, soit 940m d’ascension en moins de 75km, pas mal difficile pour finir. À 35 km de la fin, je sens mes forces me lâcher, ainsi que la montée en douleur de mon inflammation et de mon genou gauche. Je laisse Stephen finir seul. Je finis à 13h59. Bien content et très satisfait d’avoir surmonté tous les obstacles en face de moi. Une expérience nécessaire, la longue distance, qui me sera profitable dans l’avenir.

Conclusion
Malgré une belle année au niveau physique, on ne peut être à l’abri d’obstacles qui ont une importance démesurée avec la longue distance. Tout se joue au détail et c’est cela qui est vraiment attachant dans ce sport. Il y a tant de critères à gérer que tout se trouve sur la lame du couteau, cela peut parfois tomber du mauvais côté. Apprendre à résoudre les obstacles est l’enseignement principal de ce 1200 km.

Que ce soit les crèmes anti-inflammatoire, les massages le soir, la glace sur les genoux, tout cela a super bien fonctionné, j’ai appris encore et encore. Ne pas assumer la température, plutôt être trop vêtu que pas assez.

Gérer son alimentation. Je ne prenais que des électrolytes dans mes bidons, pas assez de glucose la deuxième journée. Je me suis rendu compte que sur les longues distances, j’ai besoin de manger vraiment beaucoup. Je brûle, il me semble, beaucoup de calories.

La gestion du sommeil pré-épreuve est primordiale. Notre corps a besoin d’être frais et d’avoir les forces nécessaires pour faire face à l’adversité. Il y a eu des lacunes dans ma préparation, surtout la gestion du sommeil. Côté physique, le corps récupérait rapidement, mais partiellement. La deuxième journée a causé des effets pour le reste de ce 1200km.

Bravo à mon partenaire, Marcel Marion, qui termine avec le meilleur temps en 67 heures, comme quoi ce 1200km était vraiment difficile.

Les meilleurs finissent habituellement en moins de 60 heures; la dureté du relief avec des montée au-delà de 20% (max. 27%) ont fait en sorte que les temps à l’arrivée sont élevés.

Une semaine après mon arrivée, j’ai toujours mon inflammation au périnée, qui se résorbe jour après jour, mes douleurs aux genoux ont disparu, j’ai des engourdissements à la main droite. Je sens une fatigue générale bien réelle. Voilà le temps de se reposer et préparer d’autres échéances sportives.


Avec Marcel Marion, à gauche, et Stephen Kenny au centre, le 25 août 2013, à l´arrivée à Oshawa

fredericperman.com


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